« Indignation à la National Gallery, le célèbre Vélasquez de Rokeby, communément appelé La Vénus au miroir, qui est présenté à la National Gallery depuis 1906, a été mutilé hier matin par la suffragette Mary Richardson, militante activiste notoire. Elle a attaqué le tableau avec un petit hachoir à la lame longue et aiguisée semblable à celle des instruments utilisés par les bouchers, et en quelques secondes, elle lui a infligé des blessures aussi graves qu’irréparables. Suite à cet outrage, les portes de la National Gallery resteront fermées jusqu’à nouvel ordre »

(The Times, 11 mars 1914)

La représentation de la déesse de l’amour, Vénus, est souvent empreinte d’érotisme. On pense notamment aux Vénus de la Renaissance, celle de Titien (en haut à gauche) et celle de Giorgione (en bas à gauche). Ou celles de Rubens (les deux à droite). Sources d’inspiration du peintre Diego Velazquez.

Je pense que l’on est beaucoup à pouvoir citer plusieurs personnages mythologiques que l’on apprécie plus que d’autres. Lorsqu’on arpente les salles d’un musée, notre regard se pose tour à tour sur certaines œuvres. On s’arrête devant un tableau aux couleurs chatoyantes, un autre aux tons plus sombres. Mais l’on est surtout marqué par cette exubérance de corps féminins, nus et alanguis. 

Aujourd’hui, nous revenons sur un épisode qui a lieu le 10 mars 1914 à la National Gallery de Londres. Ce jour-ci, Mary Richardson, suffragette d’origine canadienne, se rend au musée. Elle appartient à l’Union féminine sociale et politique (fondée en 1903), en faveur du droit de vote des femmes.

A la main, elle tient un hachoir et face à elle, le tableau du peintre espagnol Diego Velazquez, la Vénus à son miroir.

En quelques secondes, elle se sert du hachoir pour lacérer la toile.

Une fois arrêtée, elle invoque pour sa défense plusieurs arguments. Elle aurait notamment essayé de détruire l’image de la « plus belle femme de la mythologie » afin de protester contre le traitement par le gouvernement d’Emmeline Pankhurst, figure centrale du mouvement des suffragettes (arrêtée la veille et emprisonnée par la police). On est effectivement dans un contexte de répression assez violente par le gouvernement des femmes se battant pour le droit de vote.

Plusieurs années plus tard, Mary Richardson aurait expliqué également son geste en justifiant qu’elle « n’aimait pas la façon dont les visiteurs masculins la regardaient bouche bée toute la journée ». Une bonne définition finalement du male gaze.

Revenons un instant sur l’histoire de ce tableau. Diego Velazquez, peintre connu surtout pour ses portraits et l’immense tableau des Ménines, peint cette Vénus en pleine Inquisition espagnole, vers 1649. A cette période, l’Eglise et la religion influencent la création des images et imposent des images très codifiées : tel saint ou telle figure de la Bible doivent être représentés de telle façon, avec tel attribut et le nu féminin est formellement interdit. Les artistes risquent l’excommunication ou le bannissement si leur œuvre est considérée comme immorale.

« Officiellement » en fait…

L’hypocrisie se retrouve également dans le choix des vêtements : les femmes pouvaient porter des vêtements décolletés mais les modèles dénudées étaient proscrits. Le roi d’Espagne possédait lui-même des tableaux de nus (encore le prétexte mythologique à représenter des femmes dénudées).

L’Espagne n’en a jamais vraiment fini avec ces Vénus même si avec le peintre Goya et la « Maja desnuda », le titre même ne se cache plus derrière un prétexte mythologique.

Ce nu est le seul connu de l’artiste, même s’il en aurait peint d’autres disparus dans l’incendie du palais de l’Alcazar, à Madrid, au XVIIIe siècle.

Plusieurs lectures peuvent être faites de ce tableau, une allusion à la vanité par la présence du miroir et à la brièveté de la beauté. Là encore, la Vénus, bien que montrée de dos, est présentée comme un objet passif, destiné à être contemplée. Ce n’est même pas elle qui tient le miroir mais Cupidon. C’est d’ailleurs grâce à la seule présence de Cupidon que l’on peut en déduire qu’il s’agit de la déesse Vénus et non d’une simple femme dénudée.

Le tableau, qui a été acheté en 1906 par la National Gallery de Londres pour 45 000 livres grâce à un fond privé et l’appui du roi Edouard VII, est envoyé en restauration après cet acte de vandalisme (7 coups de hachoir).

La suffragette Mary Richardson est immédiatement jugée et condamnée à une peine de 6 mois de prison, ce qui correspond à la peine maximale encourue dans le cas d’une destruction d’œuvre d’art.

Alors, acte de vandalisme, acte militant ?

Cette œuvre a eu peu d’influences par la suite, puisqu’elle n’intègre des collections publiques nationales qu’à partir du début du XXe siècle. Pourtant, on ne peut pas s’empêcher de retrouver une référence à Velazquez dans Olympia de Manet (conservée au musée d’Orsay).

Bibliographie :

Emission de France Culture, Les regardeurs

https://www.franceculture.fr/emissions/les-regardeurs/la-venus-au-miroir-1647-1651-de-diego-velazquez-1599-1660

https://journals.openedition.org/imagesrevues/230

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s