Il y a 2 ans et 4 mois, j’ai arrêté l’alcool.
La décision, prise du jour au lendemain, m’est apparue inévitable. Elle a fait suite à plusieurs semaines à souffrir de douleurs au foie et d’une fatigue chronique qui m’obligeaient à dormir parfois en pleine journée, après des nuits de 10 heures. Après avoir vu ma médecin généraliste et enchaîné les bilans sanguins et les échographies, j’ai pu être rassurée : ce n’était rien d’autre qu’une mononucléose.
« Beaucoup de repos, et surtout arrêter de boire. »
J’avais 25 ans.

Depuis que j’ai l’âge de faire des soirées, j’avais pris l’habitude de boire. Un verre de vin, un cocktail ou une bière. Selon les gens ou l’ambiance de la soirée, l’alcool variait mais il était toujours présent.
Lorsque j’étais encore au lycée, la mode du « binge drinking » (le fait de boire beaucoup, en très peu de temps, pour être ivre plus vite) existait déjà sans dire son nom . Au lieu de s’acheter un sandwich ou une salade à la pause déjeuner, la mode était d’acheter de l’alcool et des cigarettes pour faire comme les grands. Boire sans manger pour être bourré plus rapidement. Les subterfuges pour faire acheter l’alcool par ceux qui font plus vieux, sans avoir à présenter une pièce d’identifier ou pour se planquer avec nos bières à quelques euros pour les boire avant les cours de l’après-midi.
Et les soirées où l’on va dormir chez les copines, où l’on teste ces vieux mélanges à base de Malibu, de Manzana ou où l’on goûte des Smirnoff ou des Despe en se persuadant que « c’est pas si dégueulasse que ça », en se sentant un peu plus adulte.

J’ai aussi cru naïvement que l’alcool pouvait aider à dépasser ma timidité et à avoir confiance en moi. Après un verre, on se sent forcément plus à l’aise pour prendre la parole et aborder de nouvelles personnes.

Puis les soirées sont remplacées par l’alcool mondain quand on devient étudiant. A Paris ou ailleurs, lorsque notre vie sociale se résume à aller en cours et à la bibliothèque, on prend l’habitude de sortir « prendre un verre en terrasse » et refaire le monde. Ça fait tout de suite plus classe d’avoir un verre de vin à la main (Chablis, Monbazillac et Chardonnay). Les soirées c’était également les apéros chez les copains où chacun ramène un alcool, des bières artisanales, des vins ramenés du caviste habituel ou de quoi faire un Spritz ou un Gin tonic soi-même. On gagne en qualité, on dépense plus, on agrémente même le tout d’accompagnements « fait maison » qui remplacent les chips et les cacahuètes du temps d’avant. Et dans cet alcoolisme mondain, on se dit que ce n’est pas si grave que ça de boire autant puisqu’on y a mis le prix.

Je n’ai pas touché une goutte d’alcool depuis 2 ans, 4 mois et quelques jours. Un « Dry January », mais tous les jours de l’année. Est-ce que je compte continuer ? Sans aucune hésitation, je dirai oui.
Parce qu’arrêter de boire, ce n’est pas uniquement une décision de santé. Ce n’est pas uniquement parce que se lever avec la gueule de bois est devenu insupportable.
C’est bien plus que ça.
Arrêter de boire m’a permis de me rendre compte de beaucoup de choses.
« Glamouriser » l’alcool, en faire un pré-requis pour passer une bonne soirée, ce n’est plus possible. On se cache derrière cette excuse presque nationaliste : la France est le pays du fromage, du vin rouge, du champagne. Finalement, refuser de boire, c’est refuser une partie de son identité française (si si, je vous jure on me la déjà dit).
Vous seriez sûrement surpris d’apprendre que certains “amis” ont arrêté de m’inviter aux soirées. Tu deviens le rabat-joie, celui qui commande un thé vert ou un Perrier citron et qui forcément ne va pas savoir rire et s’amuser. Le fameux “mais allez un petit verre, ça ne te fera pas de mal”, je crois que j’ai arrêté de compter le nombre de fois où je l’ai entendu. Un déjeuner ou un dîner, tout était prétexte à boire. Le petit détour obligatoire par le bar à vins du quartier pour aller acheter une bouteille et rentrer, seul ou accompagné. On se cherche des prétextes pour boire : une bonne nouvelle à fêter, un changement dans sa vie, une nouvelle rencontre.

Un peu à la façon dont je me suis déconstruite sur des sujets politiques ou militants, j’ai mis longtemps avant d’admettre qu’il y avait un problème.
Sans surprise, j’ai fait le tri dans ces relations qui ne prenaient sens qu’autour d’un verre. Fini ceux qui ne t’invitent que si tu picoles autant qu’eux, ceux qui te jugent parce que tu emmènes ton propre « soft » (celui que tu bois vraiment et que tu ne mélanges pas avec des alcools forts). 
Fini aussi les gueules de bois des lendemains matin à boire du bouillon, prendre un citrate de bétaïne et un doliprane et aller se replonger sous la couette en décrétant cette journée “perdue”. 

L’alcool, c’est un peu l’ex toxique qui revient dans ta vie à chaque saison. Il m’a suivi pendant mon adolescence et ma vie d’adulte. Il a aussi suivi de près mes relations amicales et de couple.
Oui, l’alcool fausse les relations en plus de les aggraver parfois. Quand tu es ivre, tu dis des choses que tu peux regretter ou tu fais des choses que tu peux regretter aussi, quand tu t’en souviens.
Dans ma famille, on boit aux “grandes occasions”, les repas de famille où l’on est plus de 10, les anniversaires, les grandes réunions dans la vieille maison en Savoie avec tous les cousins et toutes les générations. Mon grand-père prenait régulièrement un verre de vin avec beaucoup d’eau mélangé avec, on sortait les coupes de champagne encore plus rarement et les alcools forts prenaient la place dans une petite armoire qui était poussiéreuse tellement elle était rarement ouverte.
Il n’y avait donc rien de choquant à ne pas boire dans ma famille et c’est encore le cas aujourd’hui. Il y aura toujours de quoi boire pour ceux qui ne touchent pas à l’alcool. 
Mais à Paris, je suis sortie clairement du cercle proche auquel j’étais habituée et dans lequel j’ai grandi. J’ai rencontré des gens pour qui l’alcool était synonyme de violences, de paroles balancées après quelques verres, des gens pour qui l’alcool rappellent des mauvais souvenirs. Pas ceux que l’on oublie facilement. Ceux qui vous collent à la peau et qui vous ressurgissent à la gueule quand vous voyez quelqu’un devenir agressif après plusieurs verres.

Alors certes, les soucis de santé m’ont juste aidé à prendre la décision plus rapidement mais je ne pense pas que j’aurai pu tenir le rythme encore plusieurs années. 

J’ai mis du temps à admettre que je n’aimais pas le goût de l’alcool mais que je buvais pour m’ennuyer moins avec des gens qui finalement n’étaient rien d’autre que des connaissances avec qui je passais le temps.
Il y a mille raisons pour lesquelles on boit.
On boit souvent pour combler un manque. La perte d’une personne, d’un emploi. La tromperie, la violence de la vie quotidienne, la routine du quotidien.
Alors maintenant j’ai besoin de me souvenir. De ma soirée, de ma nuit, de tout ce que je fais sans avoir les jambes qui titubent, le ventre qui me fait mal et la tête qui me tourne. 

P.S. : on m’a recommandé un épisode (« La joie de se dire sobre« ) du podcast Fracas qui parle justement de la sobriété et d’un livre qui vient de sortir, sur le même thème, par la journaliste Claire Touzard (Sans alcool, le jour où j’ai arrêté de boire). Il y a aussi cet article de Libération qui est assez court intéressant.

N’hésitez pas à partager des livres, articles ou autres ressources sur le sujet.

P.P.S.: ce post raconte vraiment mon ressenti sur le sujet, qui n’engage que moi. Je pense que l’alcool est quand même un thème très délicat, dont il ne faut pas hésiter à parler sans jugement. Sans jugement pour ceux qui boivent, ceux qui arrêtent de boire, ceux qui n’ont jamais voulu toucher à de l’alcool.

3 commentaires sur « Sobriété…et alors ? »

  1. De ma position de fervente sudiste, accro aux terrasses et super-mondaine : j’ai trouvé hyper intéressant de voir ton point de vue, que quelque chose d’aussi central puisse finalement être remis en question, et comme tu le dis bien, déconstruit. Ça fait réfléchir !
    Bravo en tout cas d’avoir fait ce bon choix pour toi.

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  2. J’apprécie beaucoup que tu amènes le sujet !
    Comme je n’avais aucun plaisir à boire de l’alcool et n’en buvait que très très peu, ça a été un calvaire pour moi de sociabiliser à l’université. On aurait dit que tout ce qui intéressait les étudiants, c’était l’alcool… Je n’ai jamais compris cette fascination pour le fait de boire, ils tiraient même de la satisfaction à dire qu’ils avaient « vomi » ou « perdu la mémoire » pendant x temps… Une véritable passion pour le binge drinking alors que, on est d’accord, ça n’a aucun intérêt ??? Je ne comprendrais jamais^^

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  3. Comme pas mal de personnes, je suis une buveuse occasionnelle, mais je suis déjà allée à des fêtes avec parfois 100 personnes qui savaient s’amuser sans une goutte d’alcool
    C’est bien de profiter, mais effectivement ça devient pesant quand ça se transforme en prérequis pour sociabiliser ou, plus inquiétant, une part « obligatoire » de notre identité nationale
    Heureusement, nombreux sont les gens qui arrivent à faire la part des choses sans imposer leur mode de vie aux autres

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