Nous sommes le 22 août 1911 à Paris.

En ce jour de fermeture du musée, le peintre Louis Béroud vient au musée du Louvre. Il installe son chevalet dans l’actuel Salon carré qui abritait à l’époque les peintures italiennes. Mais à sa grande surprise, il découvre que le modèle qu’il voulait recopier n’est pas là.

Mona Lisa, connue sous le nom de La Joconde, aurait-elle disparu ?

Pour l’heure, elle reste introuvable : elle ne se trouve ni dans les autres salles du musée, ni même dans le studio de photographie du musée.  Ce sont en ces termes que la revue L’Illustration revient sur l’épisode quelques années plus tard dans un article de 1913.

Seuls son cadre et sa boîte vitrée sont retrouvés dans un escalier de service, à quelques mètres du Salon carré.

Le directeur par intérim du musée, Georges Bénédite, saisit le Parquet d’une plainte pour vol tandis que plusieurs policiers sont mobilisés et déployés dans le Louvre, même le préfet de police et le directeur du « Quai des Orfèvres ».

Finalement, le musée est fermé pour plusieurs jours en prétextant une fuite d’eau…alibi critiqué d’ailleurs par le journal L’Humanité du 24 août :

« La belle affaire de fermer la cage quand l’oiseau est parti ».

Toute la presse se déchaîne autour de la disparition de la Joconde.

Le lendemain du vol, le 23 août, L’Illustration écrit :

« Celui qui a commis le rapt n’en pourra tirer aucun avantage, on doit redouter qu’effrayé de l’émotion soulevée par son forfait, et dans la crainte d’être découvert, il ne détruise le frêle panneau de bois »

La revue va même jusqu’à offrir une récompense, 10 000 francs pour toute personne pouvant fournir des informations et jusqu’à 40 000 francs pour toute personne rapportant le tableau.

Une récompense de 25 000 francs est également offerte par la Société des amis du Louvre.

L’Illustration, qui semble prise de passion pour ce rapt, va même jusqu’à émettre des hypothèses sur qui en serait l’auteur. Bien que la Joconde soit synonyme pour nous de files de touristes se pressant pour la prendre en photo et se poussant du coude pour accéder au tableau, la Joconde était déjà très appréciée au début du XXe siècle. Elle recevait des lettres d’amour, la visite d’admirateurs…elle faisait « l’objet de l’attention maladive de certains visiteurs qui restaient devant le tableau de longs moments, en proie à « une émotion visible » ».

Tout le monde y va donc de sa petite théorie sur l’auteur et la raison du vol. On critique la gratuité du musée, et parfois des relents d’antisémitisme dans les critiques sont présents.

On capitalise sur la disparition du tableau avec la multiplication des « goodies » à l’effigie de Mona Lisa et des publicités reprenant le tableau : lingerie, cigares, alcool, cartes postales (« Disparue du musée du Louvre le 21 août 1911 »). On en parle dans les chansons populaires, dans les cabarets, on multiplie les caricatures ou les photomontages.

Il faut attendre le 29 août 1911 pour que le Louvre réouvre au public. Ce jour-là, c’est la cohue : tout Paris afflue pour constater la disparition du fameux tableau. Le musée fait même appel à des policiers pour gérer la foule sur place.

Pourtant l’enquête n’avance pas. Le juge (Drioux) chargé de l’instruction qui avait installé son cabinet au sein du musée quitte le Louvre. Il n’a aucune piste sérieuse, seulement des fausses pistes malgré de nombreux témoignages et des dénonciations…

Des mesures sont prises en interne. On licencie des gardiens, le directeur officiel du musée, Théophile Homolle est obligé de démissionner.

Devant l’absence d’avancée de l’enquête, il est même décidé de faire appel aux Brigades du Tigre*, les services spéciaux de la police, et à la police scientifique.

(* ancêtre de la police judiciaire; brigades mobiles créés en 1907 Georges Clémenceau, ministre de l’Intérieur, dont le surnom était « le Tigre »)

A l’époque, la police scientifique, appelée Service de l’Identité judiciaire (dirigée par le criminologue Alphonse Bertillon) utilise des techniques « anthropométriques » pour identifier les criminels : la photographie, la mesure de la taille du cerveau et la prise d’empreintes digitales.

C’est cette dernière technique qui va être utilisée pour le vol de la Joconde puisqu’une empreinte exploitable, celle d’un pouce gauche, a été retrouvée sur la boîte vitrée du tableau.

Pour comparer avec ce pouce gauche, le juge va établir une liste de toutes les personnes présentes dans le Louvre le jour du vol afin qu’elles fournissent leurs empreintes digitales.

En tout, 257 personnes, toutes « autorisées » y étaient présentes en ce jour de fermeture. Des gardiens, des ouvriers, des photographes et des copistes.

Pourtant, personne ne correspond.

Il faut attendre le mois de décembre de l’année 1913 (seulement) pour que l’on entende à nouveau parlé du tableau volé. En une du Petit Parisien, l’on peut lire :

Que s’est-il passé entre-temps ?

Au mois de novembre 1913, l’antiquaire Alfredo Geri, installé à Florence, reçoit une lettre postée de Paris et écrite par un certain « Leonardo V. » qui souhaite lui vendre un tableau par correspondance.

L’auteur de la lettre précise qu’il lui serait « très reconnaissant que ce trésor d’art rentrât dans sa patrie, et tout spécialement à Florence où Mona Lisa retrouverait sa terre natale (…). Ce serait une belle revanche sur l’Empire français qui, marchant sur l’Italie, fit main basse sur une grande quantité d’œuvres d’art pour créer au Louvre un grand musée dont encore aujourd’hui la direction se garde bien de faire connaître les guides aux visiteurs et au peuple français la provenance ».

L’antiquaire prévient le directeur de la Galerie des Offices, Giovanni Poggi, et propose à l’expéditeur de la lettre de venir jusqu’à Florence avec le tableau. Le 10 décembre 1913, une rencontre est organisée entre les trois protagonistes et le tableau est transporté jusqu’aux Offices pour y être « authentifié ».

Entre temps, les autorités avaient été prévenues et le fameux « Leonardo V. » est enfin arrêté le 12 décembre à l’hôtel Tripoli de Florence où il séjournait.

Dès le 14 décembre, 2 policiers français sont envoyés à Florence, munis d’une commission rogatoire, pour interroger le suspect.

Qui est celui qui se faisait appeler « Leonardo V. »?

Il s’agit d’un modeste ouvrier italien, peintre en bâtiment et vitrier, du nom de Vincenzo Peruggia. Lorsqu’il est finalement arrêté, il avoue tout.

Il avait commencé à travailler au Louvre dès 1909 où il participe à la mise sous verre de plusieurs tableaux, dont La Joconde.

Le jour du vol, le 22 août au matin, il est entré dans le Salon carré où il décroche le tableau. Il se cache ensuite dans l’un des escaliers de service situé à proximité où il prend le temps d’enlever la protection du tableau, son cadre et sa boîte vitrée. La même boîte sur laquelle on a retrouvé une empreinte de pouce.

Il cache le tableau sous sa blouse, puis quitte le musée par l’un des escaliers principaux et sort par la porte Goujon, qui donne sur la Seine.

Ensuite, il rentre à son domicile, un petit appartement situé dans le 10ème arrondissement, cité du Héron. C’est là qu’il y a conservé pendant 2 ans le tableau. Durant ces 2 ans, il a bénéficié de l’aide d’un ami à qui il avait confié le tableau pendant l’hiver de peur que le froid n’abîme la Joconde, le temps de lui confectionner une caisse spéciale.

L’enquête aurait pu se résoudre plus rapidement.

En effet, en novembre 1911, Vincenzo Peruggia avait été interrogé chez lui. Dans son témoignage, il expliquait qu’il avait travaillé au Louvre et avait posé des vitres sur les tableaux du Salon carré, là où se trouvait la Joconde.

Pourtant, à aucun moment il ne figure sur la liste dressée par le juge des personnes dont les empreintes digitales ont été relevées.

Dommage, l’empreinte relevée sur la boîte vitrée était bien la sienne…

Le retour du tableau à Paris

En France, le Conseil des ministres décide d’envoyer en Italie le directeur des Musées nationaux et le conservateur en chef des peintures du Louvre pour ramener l’œuvre.

C’est officiel : il s’agit bien de la Joconde.

Avant d’être ramenée en France et de retrouver les murs du Louvre au début de 1914, le tableau est exposé dans plusieurs villes italiennes comme Florence, Rome et Milan.

Le point juridique

En Italie, l’affaire judiciaire est complexe…puisque le crime n’a jamais été signalé par la France aux autorités italiennes. C’est pour cette raison que les avocats de Vincenzo Peruggia demandent la mise en liberté de leur client.

Selon eux, Vincenzo Peruggia « ne fait pas l’objet d’une plainte formelle et légale de l’Etat français, seul intéressé à intenter des poursuites judiciaires contre lui ».

Le procès s’ouvre en juin 1914 devant le tribunal de Florence pour « vol aggravé d’un tableau propriété de l’Etat français, enlevé sans le consentement de l’Etat ».

En France, des poursuites sont seulement engagées contre celui qui avait « hébergé » le tableau et le voleur pendant l’hiver, pour « complicité de vol par recel d’objet d’art volé dans un musée de l’Etat ».

Pour justifier son vol, Vincenzo Peruggia explique qu’il voulait rendre le tableau à l’Italie. Ses avocats mettent en avant pour le défendre une forme de « patriotisme blessé », en réponse au pillage par Napoléon des œuvres d’art en Italie. C’est pourtant faire une mauvaise lecture de l’histoire de La Joconde : elle a été achetée en 1518 par le roi François 1er directement à Léonard de Vinci.

Durant le procès, un psychiatre décrit Vincenzo Peruggia comme « simple d’esprit », permettant éventuellement d’atténuer sa responsabilité dans le vol. Quant à ses avocats, ils font valoir qu’il n’a pas endommagé le tableau et que la vol a bénéficié à tout le monde…

En ce sens, ils n’ont pas tort : grâce à ce « vol patriote », la presse, les fabricants de souvenirs ont gagné de l’argent,…et même l’antiquaire Alfredo Geri qui a empoché la somme offerte de la Société des amis du Louvre. Dans son attrait pour l’argent, l’antiquaire va même encore plus loin. Après avoir récupéré la récompense de 25 000 francs, il assigne même l’Etat français en dommages et intérêts : il demande 10% de la valeur du tableau (qui, on le rappelle, est estimé à plusieurs millions) et le versement d’une provision de 100 000 francs. Il est finalement débouté par le tribunal de la Seine en juin 1918.

Alors que le procureur italien réclamait une peine de 3 ans d’emprisonnement, le procès se finit par la condamnation deVincenzo Peruggia en juin 1914 par le Tribunal de Florence à un peu plus d’un an de prison. Après avoir fait appel de cette condamnation, l’arrêt de la cour d’appel confirme en juillet 1914 que Vincenzo Peruggia est bien coupable d’un délit de vol, et considère qu’il ne peut pas avoir agi uniquement dans un but « essentiellement patriotique ».

Selon la Cour d’appel, le geste de Vincenzo Peruggia est empreint d’une « recherche du lucre* », l’un des éléments constitutifs du délit de vol. Vincenzo Peruggia est aussi considéré comme pleinement responsable de ses actes.

Seule sa peine est réduite en appel, passant d’une peine de plus d’une année à seulement quelques mois et il est donc libéré.

S’il avait été jugé en France et non en Italie, Vincenzo Peruggia aurait été jugé par la Cour d’assises pour un tel vol et aurait risqué une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison…

 *En résumé, le « lucre » correspond à l’argent récupéré suite à la vente de la chose volée, qui permet d’augmenter le patrimoine du voleur et à la satisfaction que cela a procuré au voleur

Bibliographie :

  • Les Procès de l’Art par Céline Delavaux et Marie-Hélène Vignes
  • Une femme disparaît, Le Vol de la Joconde au Louvre en 1911 par Jérôme Coignard
  • Notice du Musée du Louvre (Paris)
  • Documentaire « Le vol de la Joconde » (Arte)
  • Retronews (site de la BNF pour la presse)

Un commentaire sur « On a volé la Joconde ! »

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